Le Refuge
dans les Provinces-Unies
et la République des lettres

Le rôle des Huguenots dans la diffusion de la langue française dans toute l’Europe, faite à partir des Provinces-Unies, est déterminant.

Les huguenots réfugiés

  • Les refuges proches des protestants français après la Révocation
    Les refuges proches des protestants français après la Révocation © Musée du Désert
  • Jacques Saurin
    Jacques Saurin © SHPF
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Un grand nombre d’enseignants, de journalistes, d’écrivains, de « clercs » se sont réfugiés aux Provinces-Unies. Ces intellectuels du Refuge sont d’abord des pasteurs. On estime à 680 le nombre de pasteurs et professeurs de théologie qui ont quittés la France ; 405, soit 60% sont arrivés dans les Provinces-Unies. Tous n’ont pas trouvés de postes et une trentaine a dû partir, un quart a dû accepter un poste d’adjoint. Dès leur arrivée, ils ont cherché à retrouver les conditions de leur métiers, entre pédagogie et vie intellectuelle, et ont utilisé les seuls outils qu’ils avaient pu emmener : la langue et les livres. C’est dans la librairie et la presse que le rôle des huguenots fut le plus important. Dans l’ensemble ils ont été le point de départ de « l’internationale huguenote » qui se forme dans toute l’Europe, basée sur l’imprimerie d’une presse littéraire, scientifique, philosophique, dont la langue est le français.

La librairie

  • Pierre Jurieu
    Pierre Jurieu © SHPF
  • Lettres pastorales de Pierre Jurieu (Rotterdam, 1688)
    Lettres pastorales de Pierre Jurieu (Rotterdam, 1688) © SHPF
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Elle jouait de tout temps un rôle important. Parmi les 230 libraires enregistrés à Amsterdam entre 1680 et 1725, 80 ont appartenu à des réfugiés. La multiplication des manuscrits proposés entraina une augmentation de la production d’imprimés en langue française. La majorité des lecteurs connaissant le français, même s’ils le parlaient mal, la diffusion du français en fut multipliée, beaucoup de ces livres étant la traduction d’auteurs anglais ou allemands. Certains de ces livres relevaient de thèmes religieux. Pierre Jurieu (1637-1713), réfugié à Rotterdam dès 1681 après que Louis XIV eut fait fermer l’Académie de Sedan, édite ses fameuses « lettres pastorales à nos frères qui gémissent sous la captivité de Babylone » destinées à soutenir le moral des protestants restés en France, où ces lettre sont diffusées clandestinement.

De très nombreux journaux et gazettes sont créés, surtout faits de comptes rendus d’ouvrages récents, sorte d’abrégés vulgarisant les connaissances. Amsterdam possédait le réseau d’information le plus ancien et le plus étendu. Grâce à la liberté d’expression, l’éventuelle censure n’étant qu’à posteriori, la presse périodique pouvait se développer rapidement. Dans la seconde moitié du XVIIe siècle les gazettes d’Amsterdam, La Haye, Leyde, étaient déjà lues dans toute l’Europe, et quand le grand Refuge dispersa les huguenots dans toute l’Europe, l’aire de diffusion augmenta, leurs lecteurs y trouvant les informations les meilleures sur la situation en France.

Le domaine littéraire

  • Pierre Bayle, copie du tableau de Louis Ferdinand Elle
    Pierre Bayle, copie du tableau de Louis Ferdinand Elle © Musée Pierre Bayle
  • Dictionnaire historique et critique, Pierre Bayle
    Dictionnaire historique et critique, Pierre Bayle © Collection privée
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Pierre Bayle lança en 1684 le premier numéro des Nouvelles de la République des Lettres, premier journal littéraire permettant aux gens cultivés de connaître les ouvrages récents publiés. Son succès vient de son indépendance, de son impartialité et de son absence d’esprit polémique. Interdit en France dès 1685, il passe clandestinement et il est lu jusqu’à la Cour. Rédigé en français, il contribue largement à la diffusion de français. De même, son Dictionnaire, qui « tient lieu de bibliothèque à un grand nombre de gens » fut largement diffusé, en particulier en Angleterre et France. Dans ces deux ouvrages il est dit « qu’il ne s’agit pas ici de religion, il s’agit de science… et tous les savants se doivent regarder comme frères de cette République qui est un État extrêmement libre ». Dans un article du Dictionnaire, un auteur interrogé dit qu’il n’est ni Français, ni anglais, ni Espagnol, mais un habitant du monde au service de la seule vérité. Son succès dépend également des gens dont Bayle a su s’entourer : Leibnitz, Fontenelle pour les mathématiques, Papin pour la physique, Leeuwenhoek pour la microscopie, Huygens en astronomie. Son successeur Henri Basnage de Beauval créa l’« Histoire des Ouvrages des Savants ». Toute cette activité était financièrement très profitable, répandant la culture européenne, surtout française.

Les huguenots ont créé des journaux partout en Europe : le Journal de Hambourg par un pasteur originaire de Millau, « le Nouveau Journal des Savants » par le pasteur nîmois Chauvin. Ils fondent des périodiques qui présentent la pensée vivante de différentes nations : Bibliothèque anglaise, puis britannique, Bibliothèque italienne, germanique.

Le rôle des traducteurs

Il est important. Le latin est devenu inaccessible pour un grand nombre de lecteurs. L’allemand ni surtout l’anglais ne sont pas lus par tous. Seul le français peut jouer le rôle d’un intermédiaire international. Tous ces réfugiés français vont donc jouer un rôle essentiel dans la diffusion de la culture des Lumières. C’est un huguenot venu de Bretagne qui traduit Spinozza. Jean Barbeyrac, né à Beziers, fils et frère de pasteur, après avoir passé par la Suisse, devient professeur de droit publique à Groningue et traduit les ouvrages de l’allemand Pufendorf défenseur du droit naturel. Ces traducteurs prennent parfois quelques libertés avec l’original latin. L’hostilité de Barbeyrac vis à vis de l’absolutisme des rois de France le pousse à apporter une note personnelle dans son introduction (traduite en anglais pour augmenter la diffusion), mettant en exergue le fameux « le peuple est-il fait pour le prince, ou le prince pour le peuple ? » Le pasteur cévenol Mazel traduit le premier ouvrage du philosophe anglais Locke, et le futur pasteur Pierre Coste d’Uzès traduit la version anglaise de son célèbre Essai.

La langue anglaise, alors mal connue sur le continent, a beaucoup profité des traductions, l’anglais s’est servi du français, connu de tous, pour diffuser les ouvrages – et les idées – publiés sur l’île.

Tous, éditeurs et traducteurs ont facilité la diffusion de la langue française, et tous ces intellectuels, traumatisés par 1685, ont largement contribué à diffuser les idées, françaises, anglaises ou allemandes, du droit des gens, la tolérance, le droit social. Les huguenots ont facilité le déplacement de l’axe central catholique méditerranéen vers celui protestant plus au nord

L’assimilation linguistique

L’effacement du français a été rapide, sauf peut-être dans les élites,. Les huguenots sont passés rapidement à l’anglais, l’allemand, le néerlandais. La langue française s’altérait d’une génération à l’autre, pouvant rester comme un titre ancien de noblesse ou d’identité. La survie du français a pu être plus durable pour les usages liturgiques et les lectures religieuses, car c’est dans ce domaine que les communautés religieuses ont parfois continué à vivre de manière séparée.

Avancement dans le parcours

Bibliographie

  • Livres
    • CABANEL Patrick, Histoire des Protestants en France (XVIe-XXIe siècle), Fayard, 2012
    • WAQUET Françoise et BOTS Hans, La République des lettres, Belin, Paris, 1997

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