Jean-Frédéric Oberlin (1740-1826)

Une figure exemplaire

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    Jean-Frédéric Oberlin (1740-1826) © Société Évangélique de Genève

Né à Strasbourg, où son père était professeur au Collège protestant (« Gymnase »), il fait ses études de philosophie dans cette ville, puis de théologie, et devient en 1767 pasteur de l’église luthérienne de Waldersbach, paroisse du comté du Ban-de-la-Roche, qui se trouve à une trentaine de kilomètres à l’ouest de Strasbourg, région de montagne déshéritée, au sol pauvre et au climat rude, avec une population de « sauvages » ignorants, parlant un patois lorrain. Il y demeurera toute sa vie, menant une expérience exceptionnelle.

Dans son ministère pastoral, inspiré du mouvement « piétiste » allemand, il est convaincu du fait que l’élévation de l’âme humaine vers le spirituel passe par une amélioration sensible des conditions matérielles de l’existence.

Ainsi il mènera de front :

  • Le développement d’une industrie de tissage, en favorisant le travail à domicile.
  • Le développement de l’agriculture par l’introduction de nouvelles semences et de nouvelles techniques de cultures (amendement des soles, irrigation, plantation et greffes d’arbres fruitiers).
  • La construction d’un réseau routier pour désenclaver le Ban de la Roche.
  • L’amélioration des conditions d’hygiène et d’habitat.
  • Le financement de la formation de sujets capables à des professions utiles au bien public, comme par exemple celle de sage-femme.

Mais tout ceci implique un énorme effort en matière d’enseignement, qui restera toute sa vie une préoccupation première, cherchant dans le message biblique des réponses aux questions quotidiennes : « le questionnement dialectique de la théorie par la pratique, de l’action par les textes, alimente la démarche pédagogique pastorale ». Un projet pédagogique cohérent sera progressivement mis en place.

1. Son œuvre la plus originale concerne la petite enfance  : il invente les écoles maternelles. Oberlin est frappé par l’état d’abandon dans lequel sont laissés les jeunes enfants, inutiles aux travaux de la campagne avant l’âge de six ans, restant des journées entières livrés à eux-mêmes, sans surveillance, sans éducation. Il va créer une nouvelle institution, celle des « poêles à tricoter » : dans une maison, une pièce avec son poêle et sa chaleur bienvenue en hiver, est consacrée à l’accueil des enfants, sous la direction des « conductrices de la tendre enfance ».

Ces conductrices sont des jeunes filles célibataires, non émancipées, ce qui oblige à obtenir l’accord préalable du chef de famille. Elles sont rémunérées pour ce travail, la rémunération étant une garantie d’indépendance de l’institution par rapport aux familles, et gage de sérieux et d’engagement professionnel. Ce caractère contractuel donne aux jeunes paysannes qui s’engagent aux côtés d’Oberlin un véritable statut social dans l’accomplissement d’une réelle tâche de service public.

Ce choix participe du projet éducatif, inspiré par la théologie piétiste : la connaissance du Divin est liée à l’éducation des sens, la raison étant souvent un obstacle à la quête spirituelle ; c’est la femme, la mère, qui possède cette sensibilité lui permettant de réagir sur le potentiel sensitif et émotionnel du jeune enfant, or les mères sont hors d’état de s’occuper de leurs enfants, d’où la nécessité de leur substituer des personnes du même sexe qui, sans contraintes domestiques, seront disponibles pour mener cette tâche difficile. Position d’autant plus originale qu’en général les discours sur la petite enfance nient le plus souvent une possibilité d’éducation des enfants avant 7 ans, reconnaissant aux seules familles une responsabilité avant tout nourricière jusqu’à cet âge. Les familles, exclues du processus éducatif, sont néanmoins tenues au courant des résultats et des progrès des enfants grâce au système des récitations publiques, valorisant le caractère scolaire des « poêles à tricoter » au sein de la population.

Le programme d’enseignement comprend :

  • des activités manuelles, illustrées par le « tricotage », le dessin, la constitution d’herbiers, donc une production permettant de fixer l’attention fugitive des enfants.
  • l’éducation physique avec de nombreuses sorties en plein air.
  • surtout l’apprentissage du français, rendu difficile pour des enfants dont les parents ne parlent que patois : répétition des mots, utilisation de la représentation graphique des objets, pratique du chant.
  • des éléments de géographie et de botanique.
  • tout ceci dans une « douce contrainte », empreinte d’un caractère ludique, en rupture avec l’âpreté de l’environnement familial.

Plusieurs « outils pédagogiques », inventés par Oberlin, son utilisés :

  • Création d’une documentation pédagogique écrite avec des cahiers thématiques rédigés par le pasteur.
  • Collection d’histoire naturelle (minéralogie, botanique).
  • Jouets, cartes, alphabets en bois, herbiers, jeux collectifs : le jeu est un moyen privilégié comme moyen didactique.

Cet édifice pédagogique se construit autour de l’idée selon laquelle la contemplation de la nature et la compréhension des phénomènes qui la régissent rapproche l’homme du divin Créateur. C’est une pédagogie d’éveil à la nature et à l’activité humaine, ancrée dans le milieu de vie des enfants. On peut spéculer sur le caractère actuel du débat concernant les modalités de garde et d’éducation de la petite enfance en Europe : rôle de la mère ou de l’éducatrice, famille ou école, clôture ou ouverture ?

2. Pour les enfants plus âgés, il va, avec l’aide de la population, reconstruire les écoles des 5 paroisses. Une dynamique de prise en charge communautaire de la question éducative est amorcée, chacun se sentant responsable.

Pour perfectionner la pédagogie, Oberlin entreprend en 1778 et 1780 des voyages pédagogiques à travers le Bade-Wurtemberg, qui lui permettent de prendre contact avec d’autres réalisations, et au retour il codifiera le programme scolaire élémentaire, la conduite à tenir en matière de discipline, de méthode, d’émulation et de formation des enseignants : cf. les textes d’Oberlin.

3. D’autres initiatives sont prises par Oberlin :

  • Bibliothèque de prêts de livres : l’accès du plus grand nombre aux livres est une préoccupation constante : nul ne doit être exclu de l’univers culturel contenu dans la langue écrite. Il aide les plus pauvres à acheter des manuels scolaires à moitié prix, la moitié restant étant due en heures de travail pour l’école : ce système permet de faire considérer le livre comme un bien précieux, son prix devient mesurable puisqu’il équivaut à une quantité de travail.
  • Réunions d’éducation pour adultes.

Le retentissement de son action fut considérable, connue par une correspondance abondante, et de nombreux voyages dans les centres pédagogiques d’Allemagne et Suisse. L’abbé Grégoire le protégera pendant la tourmente révolutionnaire (Oberlin fut brièvement emprisonné sous la Terreur), le Tsar Alexandre le prit sous sa protection lors de l’invasion de la France en 1814, Louis XVIII lui décerna la Légion d’Honneur, une ville de l’Ohio prit son nom. La modernité de l’action pédagogique d’Oberlin reste actuelle, sans oublier qu’il fut un précurseur de l’œcuménisme.

Bibliographie

  • Livres
    • CHALMEL Loïc, Le pasteur Oberlin, collection éducation/formation, PUF, Paris, 1999
    • GOURSOLAS François, J.-F. Oberlin, pasteur « catholique évangélique », Albatros, Paris, 1985

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